Jean Guehenno

Hommage à un Lakanalien d'adoption

 

 

 

 

 

 

Combien d'entre nous, les anciens Lakanaliens, ont connu Jean Guehenno ? Homme de lettres, journaliste hors du commun, au sens noble du mot, (celui des siècles précédents), professeur spécialisé dans l'enseignement du français dans les classes de khâgne. Inspecteur Général de l'Instruction Publique, Académicien, Jean Guehenno bénéficie dans le cadre de notre vieux lycée d'une large auréole.

Récemment, au cœur du lycée Lakanal, et en présence de Mme Jean Guehenno et de son fils, a été célébré le centenaire de sa naissance. Professeur de première supérieure à Lakanal dans les années trente il le fut ensuite à Henri IV et à Louis-le-Grand jusqu'en 1943, année où il fut "sanctionné" par l'occupant allemand avec lequel il ne "cohabitait" pas. Il n'était pas ancien élève de notre lycée, mais c'était un ami de Lakanal. Il a participé maintes fois à des réunions d'anciens; la dernière fois ce fut peu de temps avant qu'il disparût, aux côtés du grand Maurice Genevoix. Tous deux, de personnalités très différentes, avaient été combattants de la Grande guerre.

De mon côté, j'ai eu le privilège de connaître Jean Guehenno sous presque tous les aspects de sa vie publique. Homme toujours passionné, il ne pouvait que soulever les passions, et ceci dans les domaines les plus divers. Il critiquait fort les philosophes, ceux que j'appellerais les professionnels de la philosophie. "Ah! disait-il du haut de sa chaire, faisant l'éloge à la fois de Jules Valès, de Charles-Louis Philippe et de Jean Jaurès, ah ! messieurs, ceux-là, ils n'étaient pas Jaspersiens, et encore moins Kirkegardiens!..." En revanche il se situait résolument dans la ligne des "Philosophes du XVIIIe siècle" qui sont des penseurs, parfois des démolisseurs, plus que des bâtisseurs de théories et de systèmes.

Jean Guehenno vouait un culte à la fois à Voltaire, à Diderot et à Jean-Jacques Rousseau, qu'il honora d'un beau livre. Rappelons-nous que si Rousseau fut inlassablement poursuivi par ses persécuteurs, ceux-ci s'appelaient Voltaire, Diderot et Grimm. Contradiction seulement apparente, car notre professeur et académicien prenait en chacun ce qui lui convenait: chez Voltaire, il trouvait la revendication pour la tolérance et la liberté de la presse; chez Diderot, l'athéisme et le scientisme; chez Rousseau, le culte de l'Individu et une certaine candeur naïve, presque de la gentillesse.

Jean Guehenno aimait une certaine gentillesse, dépourvue d'une certaine mièvrerie. C'est ainsi qu'ayant eu le privilège, au début du mois de décembre 1962 de suivre son discours de réception à l'Académie Française, j'entendis ces mots: "mais surtout, ce que j'aimais en Emile Henriot, c'était sa gentillesse".

Pour mieux honorer celui dont il allait occuper le fauteuil, il développa largement ce thème de la gentillesse. Certains critiques ont rattaché Jean Guehenno à la tradition ouvriériste, lui attribuant cette radicale formule: "Chapeau bas devant la casquette, à genoux devant l'ouvrier." Certes... mais combien cette déclaration révolutionnaire des républicains de 1848 mérite d'être contrebalancée par cette véritable profession de foi qui a l'audace de fouiller la vérité dans sa profondeur: "II n'y a pas de plus grand devoir que de reconnaître les esprits, et pas de plus grand crime que de refuser la culture à un jeune. Il faut porter une conscience aussi loin qu'elle doit être portée, ça sert à ça un prof: à prendre la mesure des esprits. Alors j'ai passé mon existence dans la certitude qu'une âme vaut toujours une autre âme, mais aussi qu'un esprit ne vaut pas toujours un autre esprit: je suis certain de l'inégalité des esprits. Si le système de l'enseignement baigne aujourd'hui dans l'absurde, c'est que par démagogie on n'a pas voulu reconnaître cette fatale inégalité. La démocratie, c'est autant la reconnaissance d'une élite que la proclamation d'une égalité des chances".

De mon côté j'insisterai aussi sur l'actualité de Jean Guehenno illustrateur et défenseur de la langue française. Il dénonçait, il y a quelques décennies, avec quelle clairvoyance! les débuts d'un mal qui aujourd'hui s'est amplifié: la vénération de l'absurde. C'est pourquoi, en cette année du centenaire de sa naissance, Jean Guehenno continue à vivre parmi nous par l'esprit.

Henri Seguin