Auguste Panthier et Jean Morel

In Memoriam - Hommage à Auguste Panthier et à Jean Morel
Où sont les anciens maîtres de Lakanal ? Leur mémoire survit encore dans bien des cœurs. Parmi ces chers disparus, je prendrai deux exemples. Et d'abord, Panthier.

Un historien de la petite histoire, diront certains. Mais qui sait ? La petite histoire est celle qui éclaire la grande. Si j'en juge par mes fils, tout ce qui leur reste de vivant de leur apprentissage de l'histoire à Lakanal, ils le doivent à Panthier, et s'amusent encore parfois à réciter d'un bout à l'autre le Serment de Strasbourg.

Panthier fut sans doute un des professeurs les plus pittoresques que connut Lakanal. Il avait une façon à lui de poser les sujets de composition (Ex. : Vous composez votre cave de vins de France. Énumérez et expliquez. — Vous creusez un puits au Pavillon Marguerite Renaudin (Cours Florian) : Que trouvez-vous ?, une humeur vive, quelquefois truculente. Ses formules à l'emporte-pièce avaient pour objet l'histoire même, passée ou présente. À retenir celle qu'il frappa pour définir la collaboration : « Oui, disait-il sceptique, la collaboration de la botte et du derrière ». Panthier, conférencier, était éblouissant par sa verve, sa mémoire infaillible, par sa manière caustique et réaliste, mais rachetée par la vision, et l'humour. Dans sa dernière conférence au profit de la Croix Rouge scéenne, quelques jours avant sa mort, parlant de la Première Occupation à Sceaux (1814-15), et à ce propos, de Chateaubriand, il trace à larges touches un tableau de l'œuvre de génie, de « ces chefs-d'œuvre que les années devaient de plus en plus consacrer, à tel point qu'aujourd'hui vous croiriez les profaner en les lisant ». Un autre exemple de sa manière, restée légendaire, sera, si vous voulez, ce portrait du Cosaque :

« Au physique un Cosaque était un assemblage de trois pièces. Il y avait d'abord et surtout un cheval, petit, trapu, barbu, et mal peigné. Il y avait ensuite un barbare, petit, trapu, poilu, et mal peigné, avec un nez écrasé, des yeux obliques, et des gargouillis intarissables. Enfin il y avait une grande lance, à tous usages. Au repos ces trois pièces se dissociaient : le cheval restait en place, l'homme s'asseyait, et la lance se piquait dans un faisceau. Au moindre mouvement, les trois pièces se rassemblaient, même s'il ne s'agissait, que d'aller puiser un gobelet d'eau dans un baquet. Au moral... ».

Au demeurant, sous des dehors volontiers bourrus, quel cœur d'or, quelle gentillesse voilée de pudeur charmante ! Quel intérêt il portait à ses anciens élèves, à leur carrière... Ils le lui rendent bien. Un de mes fils ne va jamais au cimetière de Sceaux sans demander à sa mère de l'accompagner sur la tombe de Panthier. La mort le prit en plein travail, alors qu'il venait de donner cette dernière conférence. Quelle excellente histoire de Sceaux n'eût-il pas laissée, si l'inexorable destin, aidé par une blessure du poumon reçue en 1914, lui en eût donné le temps ! Il avait le don de ressusciter le passé.

Mon deuxième exemple sera Jean Morel ; mais il faudrait un livre pour parler de Jean Morel, et comment en peu de mots rappeler ce maître et cet ami ? «Maître», c'est trop dire : il se défendait si bien contre le pédantisme, et l'érudition vaine. Il ne s'en servait que comme de moyens pour ouvrir l'huître, et y trouver la perle. Il était attaché à Lakanal par mille liens. Son père, Émile Morel, y avait fini sa carrière, non pas le seul professeur à user du tu paternel dans ses classes, mais peut-être le seul que ses élèves, à ce que dit la légende, tutoyaient comme des fils. Jean Morel n'avait pas au même degré cette passion d'apôtre social qui fit d'Émile Morel un éducateur populaire, le fondateur de la Société d'Instruction et d'Education populaire, de Sceaux. Plus cantonné dans son métier, c'était, un maître incomparable par sa façon de tordre le cou à l'éloquence, de se servir des mots comme d'un filet soyeux avec lequel il ramenait des profondeurs d'un texte une pêche miraculeuse. Aussi son influence, surtout faite de l'exemple d'une libre pensée, a-t-elle été bien des fois plus active, à Lakanal, à Fontenay, à l'École Normale Supérieure Technique, que celle de tel autre maître plus brillant, trop brillant. La sincérité de Jean Morel était son éloquence. Il était si dévoué à ses élèves qu'il trouvait toujours le temps de prendre chez lui ceux qui pataugeaient en composition française, et de leur donner, dans tous les sens du mot ses généreuses leçons, de leur apprendre à composer et à écrire.

Je relis le discours qu'il fit à la distribution des Prix de 1934 : commentaire d'un passage de Xénophon, sur la beauté de l'ordre dans les choses les plus humbles : « Quelle évidente beauté, dit Xénophon, quand les souliers, tels que, sont posés à la file,... quelle beauté, comble de ridicule, mais je l'affirme, quand les casseroles judicieusement placées révèlent une eurythmie... Et ce-qui-est-au-milieu-d'eux paraît, aussi, beau, chaque objet étant placé à distance... ». Mais le commentaire de Jean Morel est beau aussi : éloge de l'ordre, éloge du cercle vide en son milieu, et de l'esprit qui paraît doublement. « Chaque rayon du cercle, même non tracé, y court, y converge, et aussi s'en échappe pour aller se briser, et comme mourir en fin de course, à la limite ronde qui se dessine comme un rivage : c'est comme un point qui se dilaterait. Ô puissance du langage : cela rayonne. »

Mais il y a plus, dans ce discours, que le commentaire heureux d'un beau texte, il y a toute la personne si sensible, si inadaptée à la dure vie, de Jean Morel. C'est la même sensibilité qui lui faisait croire en 1940 que le Maréchal n'était pas un ambitieux, qu'il ne voulait que le bien de la France... Il avait de la guerre une telle horreur que, tandis que Panthier disait dans sa dernière conférence qu'en 1814 il s'était trouvé « le maréchal nécessaire pour signer une capitulation », lui, Jean Morel, ne voyait en cette capitulation de 1940 que l'aurore bénie de la paix. De lui, on acceptait pareille opinion, on la pardonnait comme à un homme trop noble pour supporter la violence. Jean Morel est mort, comme chacun sait, à la tâche, ses lunettes relevées sur son front comme il faisait souvent, un paquet de copies inachevé sur ses genoux. Que de vocations il a faites, malgré lui. Que de jeunes esprits il a guidés sur la route « rayonnante » de l'Esprit !

Revue "Lakanal, nous voici..."
Numéro D - Mars 1950
Armand RÉRAT